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Extrait de mes souvenirs
(les noms de lieux et de personnes
ont été changés)

« 1955-1961
le blues
du Foirail »...

Le goudron du foirail chauffait sous l’implacable soleil d’été. Il était longé par un ruisseau aux eaux douteuses. Un petit pont le franchissait et donnait sur la rue non goudronnée du Docteur Gondaud. Le lointain bourdonnement d’une scierie constituait notre fond sonore. A quelques mètres de là était notre petite maison. C’était une petite construction neuve somme toute toute bien propre que mes parents louaient. Derrière elle il y avait une petite cour qui donnait sur un garage et mon père disposait d’un petit atelier contigu.
C’est la période également de mes premières expériences scolaires, je dirais de mes premiers soucis d’intégration dans la vie sociale. Cela semble-t-il se passa assez mal, je pleurais constamment à l’école maternelle du Jardin-Baudoux et à l’école primaire puis plus tard lors de ma scolarité cela n’alla guère mieux comme on le verra dans les chapitres suivants.
Chaque endroit de ce quartier est porteur de souvenirs qui ne m’ont jamais quitté et que ma mémoire sans aucun doute embellit sans vergogne.

La Cancougna — En face de chez moi il y avait la maison des Aubrac et leur fille Annie, dite la Cancougna. Ce surnom lui fut donné par une autre petite fille sachant à peine parler qui, on n’a jamais su pourquoi, l’appelait " Cancougna ". Ce nom nous parut amusant et il lui resta. Nous étions inséparables et c’est presque toujours en sa compagnie que je vécus de nombreuses aventures. Nous nous réunissions fréquemment dans le sous-sol d’une maison en construction que nous appelions " la Bonbonnière ". Après des prélèvements de menue monnaie chez nos parents nous nous rendions subrepticement chez l’épicière du quartier qui nous délivrait Malabar (10 centimes), Carambar (cinq centimes), Zan, Mistral et divers petits bonbons dégoulinants de colorant et de sucre que nous achetions au poids. C’est dans la Bonbonnière en général que j’exerçais mes talents de " Docteur " avec les petites filles en une répétition générale et heureusement symbolique de notre future sexualité.
— Ah oui Yves, le gars qui jouait toujours au docteur !
Des années plus tard, adolescent, je fus (et suis toujours) victime de railleries pour mon goût " à jouer au docteur " qui, il est vrai, ne m’a jamais vraiment quitté même si plus tard, mes investigations étant devenues plus poussées, il a été plus difficile de trouver des partenaires...
Notre terrain de jeu préféré était évidemment le ruisseau. Cela se terminait parfois par un " plouf " retentissant. La victime était alors prestement repêchée au milieu d’un flot de jurons par le père Rivarel qui avait le malheur d’habiter tout près. Un jour c’est la Cancougna qui tomba à mon grand plaisir. Ses habits furent maculés de vase, des sangsues se fixaient sur sa longue chevelure bouclée "Shirley Temple" qui faisait l’admiration des femmes du quartier. Je me délectais alors du retour à la maison familiale au milieu des cris parentaux et pleurs de Cancougna. Le foirail également était un espace inépuisable d’aventures. Un lendemain de marché aux bovins le sol était constellé de bouses fraîches. Cancougna, assise sur les barres destinées aux bovins effectuait inlassablement des cabrioles. Ce qui devait arriver arriva : la chute fesses en avant en plein sur une grosse bouse fraîche suivie du retour larmoyant culotte Petit bateau crottée, et de l’accueil imprécatoire familial. Ces longs moments de jeux passés ensemble générèrent, au delà des inévitables querelles d’enfants une certaine tendresse et complicité. En tant que fille Cancougna était plus "avancée" que moi. Un jour dans la bonbonnière après m’avoir regardé pensivement elle me demanda si je voulais qu’elle me dise un grand secret. Je dis bien sûr oui et elle me dit alors : " Plus tard je voudrais me marier avec toi ". Cette déclaration généra en moi une foule d’interrogations et je ne sus que lui répondre... Elle partageait mes jeux qui étaient à base de “Dinky Toys”. Avec d’autres enfants du quartier nous tracions dans la terre de la rue des routes avec nos mains et déplacions inlassablement nos petites autos métalliques qui feraient aujourd’hui le bonheur des collectionneurs. Pour jouer avec moi Cancougna abandonnait ses poupées avec lesquelles un garçon digne de ce nom ne pouvait décemment jouer.

"Jeux" guerriers — A l’époque cela ne choquait personne de voir les enfants à jouer à des jeux guerriers. Le père Noël nous dotait de revolvers à amorces et autres armes plus ou moins réalistes. La dernière guerre était proche et les courants de pensée pacifistes étaient loin de condamner ces jeux comme maintenant. Les jeux dits de cow boys alternaient avec " la guerre " proprement dite. Le jour de Noël c’était une pétarade incessante durant laquelle nous épuisions nos nouvelles munitions (amorces et bouchons). Dans le même esprit j’affectionnais aussi des bandes dessinées surtout celles se passant durant la dernière guerre. Il y avait entre autres Battler Britton l’aviateur invincible qui partait en mission sur l’Allemagne en Spitfire, après avoir abattu l’équivalent d’une escadrille de ME 109, quelques Stukas de passage, finissait par être abattu par la "Flak" teutonne. Il ne se décourageait pas pour autant et "subtilisait" dans une base allemande un Focke Wulf aux commandes duquel il retourne vers l’Angleterre, pour passer le temps, il mitraille une colonne de SS, endommage un bateau de guerre sur le Channel et finit par poser en Angleterre son avion intact, générant l’admiration méritée de ses supérieurs et la nôtre ! Ces petits illustrés se nommaient aussi Panache, Gary, Attack, Cap7, Cassidy, Pécos Bill, Tartine, Pim Pam Poum Pipo, Dennis...
La fin de la guerre d’Indochine faisait qu’une rue voisine était "peuplée" d’Annamites et de leur nombreuse progéniture. Il étaient très agressifs à notre égard et on peut dire qu’une sorte de guerre existait entre les deux communautés d’enfants qui n’était certes pas exempte de racisme mais que nous subissions plus que souhaitions. Une autre communauté nous " menaçait " c’était les " gitans " qui habitaient au fond du foirail dans des baraques héritées de la guerre et qui servaient de logements sociaux. La famille Zingari régnait en cet endroit et ce n’était pas rien. Le père, blessé de guerre et alcoolique notoire, la mère battue, un des grands fils qui finit dans le grand banditisme (associé à la bande de Besse) un autre plus jeune fréquemment arrêté par la police. De plus ils étaient fréquemment renforcés par des gitans de passage sur le foirail (forains, petits cirques...) Nous faisions un détour pour éviter les menaces et poursuites de même que nous évitions la rue des " annamites " pour les mêmes raisons. Heureusement il y avait de la place pour tout le monde et les menaces plus verbales que physiques existaient en grande partie dans notre imagination.

Les cirques. — Les grands moments du foirail étaient la venue des grands cirques. A l’époque la télévision était quasi inconnue aussi ces spectacles étaient prisés et les cirques étaient en pleine expansion. Ce qui me plaisait le plus, en tant que garçon, était le ballet de ces énormes camions qui envahissaient la place. Ces mats que l’on hissait péniblement, ce chapiteau que je voyais lentement prendre forme. Il y avait Pinder, Amar, Bouglione, Circus 51, Francki ainsi que de nombreux petits cirques familiaux qui nous intéressaient moins. Mon préféré était Pinder avec ses extraordinaires véhicules militaires américains reconvertis et recouverts de couleurs jaune vif, Bouglione était en rouge, Amar en jaune/beige, Francki en rouge et blanc... Aujourd’hui encore j’ai en mémoire tous les types de véhicules utilisés par les cirques. J’ai eu la surprise de constater que des collectionneurs achètent des miniatures fidèles dans les moindres détails de ces véhicules rarissimes et (je le croyais) oubliés. Le foirail pourtant vaste n’était pas suffisant, certaines caravanes du personnel et d’artistes se garaient dans les rues avoisinantes dont la nôtre. Un jour mon père proposa à un couple de caravaniers de " tirer " jusqu’à leur caravane un fil électrique que l’on retrouva débranché sur le trottoir le lendemain matin. Quelle chance si un cirque arrivait un jeudi ou un dimanche ! Je pouvais alors assister à tout le montage du chapiteau. Une année un groupe de " circassiens " m’interpelle : " Petit, va nous acheter deux beaux pains, voilà de l’argent ". Je n’aurais pas été plus ému si le général de Gaulle m’avait demandé le même service ! Pour moi à l’époque la fonction de monteur du cirque Pinder était le summum de la réussite sociale ! Les Zingari, voisins immédiats, essayaient vainement de jouer la solidarité tzigane pour obtenir une entrée gratuite. En échange de travaux insalubres dans les écuries ils recevaient des monteurs dont ils faisaient ainsi une partie du travail des " billets d’entrée ", en fait des réductions de quelques dizaines de centimes sur un prix bien plus élevé ! Le Circus 59 était sponsorisé par la RTF. Il y avait " le Jeu des mille francs " et des animations liées à la radio et à la télévision. L’animateur de l’époque, Roger Lanzac je crois, faisait souvent entrer des enfants gratuitement. Une attitude qui contrastait avec ce monde somme toute cruel. Les animaux et le petit personnel étaient également maltraités. Ils étaient tous à l’étroit, vivant dans le noir et la saleté. J’ai même été témoin d’animaux frappés sauvagement par des garçons de piste parce qu’ils n’avançaient pas assez vite à la sortie du spectacle. Au " Circus 59 " une remorque attirait particulièrement la foule : son fond était garni de téléviseurs noir et blanc de l’époque devant le public tenu à distance par une barrière. Une de ces énormes caméras des pionniers de la télé, posée sur un chariot, filmait les passants. C’était extraordinaire de pouvoir s’entrevoir à la télévision et la foule affluait, certains ne venaient que pour " se voir à la télé ".
Peu d’enfants du quartier allaient au spectacle, certains au zoo seulement, les temps étaient durs. Le soir on voyait arriver la bourgeoisie de la ville avec leur belles autos pour assister au spectacle. Mais en fait plus que le spectacle lui-même, ce qui m’intéressait c’était cette extraordinaire ambiance. Mon attraction préférée était de voir manœuvrer ces gros véhicules et leurs nombreuses remorques ainsi que ces duos de monteurs munis de masses qui à tour de rôle, dans un synchronisme parfait enfonçaient de gros piquets dans le sol. Le gros groupe électrogène se mettait à gronder le soir venu et la musique était de plus en plus forte. Les grands mats, guirlandes et autres enseignes s’illuminaient et transformaient notre terrain de jeux en un univers fabuleux. La nuit de mon lit j’entendais l’orchestre du cirque, les claquements des fouets des dompteurs et les applaudissements du public. Régulièrement retentissaient des feulements effrayants venant du zoo, des barrissements d’éléphants. Au matin après une nuit bruyante seul restait un rond de sciure et des déjections d’animaux. Ma mère avec un certain humour fumait ses fleurs au "crottin de lion" un luxe ! Mon père agacé par mon admiration devant "un homme qui marchait sur un fil" me déclara un jour qu’il pouvait en faire autant. Nous nous rendons alors dans le jardin sur le sol duquel traînait un fil à linge détendu sur lequel il effectue quelques pas.
— Tu vois moi aussi je marche sur un fil !

La télévision. — Il s’agissait pour nous à l’époque d’un luxe inouï. Les rares possesseurs de téléviseurs jouissaient d’un prestige par rapport aux enfants que l’on peut comparer à notre époque aux possesseurs de piscines. Le paradoxe voulait qu’à cette époque la télévision, rassemblant les gens de familles diverses autour des rares appareils tient quelques années un rôle convivial. Les amis de mes parents, les Rigaux, étaient des gens assez aisés, à ce titre ils possédaient la télé. Le jeudi après-midi j’étais invité chez eux et me délectais des programmes pour enfants de la télévision. C’était surtout les aventures de Rintintin qui nous passionnaient mais nous regardions tout, y compris les jeux animés par Jean Nohain (en préretraite et donc rétrogradé à des programmes subalternes) préfigurant " Intervilles " durant lesquels s’affrontaient une équipe de filles et une de garçons : " allez, les filles ! Allez les garçons ! ". Un jour, ma mère inquiète se mit à me chercher partout. Après enquête dans un quartier où rien malheureusement ne pouvait rester secret, elle me découvrit dans un sordide bar au premier rang d’un groupe d’enfants de mon âge assis en tailleur devant le poste de télévision sous le regard attendri de la tenancière et d’une bande d’immuables poivrots assis au comptoir, notamment de " Jésus " dont je parlerai plus tard. Je fus promptement ramené au domicile familial et la sanction immédiate fut une intense révision de mes tables de multiplication qui n’avaient hélas pas le même attrait que les aventures de Rintintin.

ANECDOTES EN VRAC. — Jésus / Les Dubois habitaient entre notre maison et le ruisseau. Ils possédaient une scierie et avaient un employé, un pauvre espagnol qui s’appelait Jésus. Il portait assez mal son nom vu son alcoolisme. Je le vois toujours sur son vélo, se déplaçant en zigzaguant dangereusement. Un jour, madame Dubois se précipite chez nous en s’écriant blasphématoirement : " Jésus a essayé de me violer ! " Le rapport entre Jésus et une tentative présumée de viol amusa beaucoup mes mécréants de parents. Les faits étaient heureusement moins graves que cela mais l’anecdote est restée dans nos mémoires.

Le vélodrome du foirail / Les voitures étaient rares en ces temps heureux ce qui rendait possible un de nos jeux qui consistait parfois à se poursuivre autour du foirail inlassablement à vélo. Un jour en plein virage, je me retourne pour essayer de situer mes poursuivants, ce faisant au lieu de tourner je pique vers le trottoir en pleine vitesse. Le choc fut très violent, je m’en tire avec la cuisse ouverte par ma poignée de frein. Il faut imaginer mon arrivée tout ensanglanté à la maison...

Le ruisseau — nouvel accident / Un petit voisin dont j’ai oublié le nom utilisait un minuscule vélo à pneus pleins. Un jour, en pleine vitesse, il s’engage sur le petit et ultra raide chemin qui aboutit au ruisseau et s’engloutit dans la vase avec son vélo, continuant sur sa lancée en pédalant dans l’eau (nouvelle intervention du père Rivarel et de sa célèbre gaffe pour retirer simultanément enfant et vélo du cloaque nauséabond)

1959 — La neige — Un cirque hiberne au foirail / Mes souvenirs sont relativement flous de cette période, cependant je me rappelle ces grandes tranchées dans la rue recouverte de neige sur une grande hauteur et surtout un peu plus tard, ce cirque obligé d’hiberner, les cages des animaux ouvertes et les voisins défilant pour distribuer à manger aux animaux.

Scène de guerre (1) / Serrés de près par les annamites de la rue voisine, nous nous réfugions dans un hangar voisin muni d’une grande échelle accédant à un grenier (vous imaginez le danger !). Nos poursuivants enlèvent l’échelle et nous ne fûmes sauvés qu’une heure plus tard par mon père, alarmé de ne pas me voir au moment du repas.

Scène de guerre (2) / M’étant imprudemment aventuré de l’autre côté du foirail mon chemin de retour fut bloqué par une bande de " Zingaris " m’interdisant de rallier la maison familiale. Là aussi mon père excédé de m’attendre pour manger vient me chercher et ne comprend rien à mon retard, la bande s’étant bien entendu volatilisée à son arrivée.

Scène de guerre (3) / Un de nos nombreux terrains de jeux était un grand jardin voisin clôturé de murs à l’intérieur duquel étaient entassés d’antiques tracteurs attendant d’aller à la casse. Alors que je jouais seul à piloter un engin aux roues cerclées de fer je fus entouré soudainement par un parti hostile de " viets " qui me bousculent plus symboliquement que vraiment méchamment. Je parviens à m’enfuir sous un caillassage nourri.

Le ruisseau (suite) — Tentative de noyade / Suite à de nombreux incidents interdiction formelle me fut faite de jouer au ruisseau. Profitant de l’absence paternelle, je prête mon petit bateau en plastique relié à la berge avec une grande ficelle au petit Vendel (dont j’ai oublié le prénom). Soudain le bruit caractéristique de la 2 cv paternelle retentit. Mon compagnon refusant de me rendre la ficelle il y a bousculade féroce et celui-ci tombe dans le ruisseau ! Aussitôt, laissant mon copain à son sort marécageux, muni du précieux jouet je m’enfuis me cacher dans la maison. Quelques instants plus tard un tonitruant "Yves !!!" me fait comprendre que l’affaire est découverte et que des moments difficiles s’annoncent pour moi...

Accident de motocyclette / Dans notre petit garage le long de la 2 cv paternelle toute neuve est garé le précédent véhicule de mon père, à savoir une Motobécane 125 cm3 qui ferait elle aussi le bonheur des collectionneurs. Je ne me lassais pas de la chevaucher jusqu’au jour où celle-ci bascula lourdement sur le côté et vient heurter la fragile carrosserie Citroën. Une marque bien visible sur l’aile arrière de la voiture témoigne du drame et m’inquiète grandement. Prudemment je me replie à l’autre bout de la maison en essayant de me faire oublier. De même que lors de l’affaire précédente un tonitruant "Yves !!!" m’informe que le délit et son responsable ont été instantanément localisés...
Retour dans le passé / Un matin je découvris le foirail entièrement recouvert de roulottes " comme autrefois " tirées par des chevaux. Il s’agissait de tziganes venant des pays de l’Est. Leur nombre, cette multitude de chevaux, cette impression d’atroce pauvreté et d’anachronisme entre deux époques font que cette événement est resté dans ma mémoire. Viviane / Une de mes compagnes de jeux s’appelait Viviane. Un jour nous découvrons une intense animation devant sa maison. Les voisins chuchotent "les xxx viennent d’avoir la visite d’un huissier qui est venu saisir leurs meubles". Je n’ai plus jamais revu Viviane et cette scène dont je ne percevais pas pourtant toute la gravité m’a laissé ce jour-là une grosse boule dans la gorge...

Les grands / Une bande de " drôlards " jouait fréquemment à la pétanque dans notre rue. Un matin je découvris sur le sol une liasse de billets de banque que je remis à ma mère aussitôt. S’il s’était agi de pièces je pense que je n’aurais pas eu la même probité et qu’elles auraient ravitaillé la Bonbonnière de Yves et de la Cancougna mais la simple possession d’un billet de banque était inconcevable pour nous. Il s’agissait de la paie d’un de ces jeunes et il fut, on le comprend très content de la récupérer. Il me remit une poche de bonbons mais, plus important, lui qui nous ignorait comme ses camarades me fit des grands bonjours à chaque fois que le croisais, ce qui me donna un grand prestige auprès des enfants de mon âge.

La fête des écoles / Pour ma mère la fête des écoles était une manifestation importante. Le matin on devait défiler en short bleu et chemise blanche. L’après-midi une kermesse était organisée avec des stands et animations diverses, le soir un spectacle avec des enfants de diverses écoles déguisés. Je me souviens des voisines réunies chez ma mère pour confectionner des sortes de poupées dont les têtes devaient être renversées par les joueurs. C’était des moments très conviviaux. Une année Cancougna monta sur les planches dans un spectacle que j’avais nommé "oh Tahiti" (en reprenant le refrain de la musique de fond) où elle évoluait au milieu de ses copines de classe, vêtue d’une sorte de tutu en paille de fabrication très artisanale. Un peu jaloux je me moquais constamment d’elle ce qui provoquait de violentes colères de sa part et l’amusement de nos deux familles.

La femme de ménage / Mes parents travaillant tous les deux avaient engagé une femme de ménage. Un soir en rentrant de l’école, ma mère découvrit madame X complètement ivre. Devant ma mère et des voisines accourues elle refusait de rentrer chez elle et s’obstinait à vouloir étendre du linge. Une épingle à linge à la main, elle ratait constamment le fil ! Mes parents n’arrivaient pas à comprendre comment la pauvre femme s’approvisionnait en alcool. Ce ne fut que dix ans plus tard que mon père constata que de nombreuses bouteilles d’eau de vie planquées dans le grenier avaient été vidées et remplies d’eau !

La grande foire / Landrignac étant une ville de foires ces manifestions ne manquaient pas mais la foire aux bestiaux était juste sous nos yeux ! J’appréciais particulièrement la technique d’un rétameur de casseroles qui avait un compère qui de temps en temps s’approchait et revenait chercher une pseudo commande, exprimait longuement sa satisfaction, payait sans discuter et disparaissait dans la foule. Un vrai client exprimant des doutes sur la qualité du travail se vit dire " qu’il avait une tête de cocu " devant le public ravi. L’après-midi les restaurants longeant le foirail étaient bondés et rapidement retentissaient chants et cris divers. Parfois un homme ivre mort gisait sur le sol dans un recoin entre deux maisons dans l’indifférence générale, cela nous faisait un peu peur et nous l’observions de loin avec inquiétude croyant qu’il était mort.

Le père Ruet / Près de chez l’épicière il y avait la boutique du maréchal ferrand, le père Ruet. Elle faisait partie de notre environnement, vu nos fréquentes allées-venues à l’épicerie, soit pour faire les commissions pour nos parents, soit (et c’était beaucoup plus fréquent) pour réapprovisionner la "bonbonnière". La proximité du foirail lui amenait constamment des chevaux à ferrer et les " Ping-ping " sur son enclume étaient suivis de temps en temps d’une odeur de corne, de grésillements au milieu d’une fumée bleue. Récemment, lorsque je suis passé à pied devant l’emplacement de la forge, resté miraculeusement intact, il m’a semblé percevoir à nouveau ces bruits et ces odeurs...

Allées et venues / Nous avions un puits mais son eau n’était pas potable aussi il m’arrivait fréquemment, muni d’une grosse bouteille, d’aller à une fontaine proche de la maison. Je n’étais pas le seul et cet endroit jouait également un rôle social de rencontre au même titre que l’épicerie ou la boulangerie. Mon père voulant sans doute me tester m’envoyait parfois le soir à la nuit dans le garage chercher une bouteille (Je précise que personne n’était heureusement alcoolique dans la famille mais le vin de table était incontournable en France à chaque repas en ces temps là...). Par bravade j’effectuais la mission en chantant d’une voix mal assurée et presque en courant ce qui amusait beaucoup mes parents. Nous parcourions également sans arrêt sur nos vélos la petite route non goudronnée. Pour rendre la chose moins monotone nous nous livrions à des acrobaties dont nos genoux constamment couronnés portaient témoignage ainsi que l’état extrêmement délabré de nos machines.

L’Unic / Unic était le modèle de ce vieux camion éternellement garé dans un impasse donnant chez nos voisins de derrière. Ce camion, qui semble-t-il fonctionnait de temps en temps était un de nos nombreux lieux de jeux. Je devais écarter les bras au maximum pour saisir l’énorme volant mais que d’aventures et de contrées lointaines avons-nous traversées ! Cancougna séparée de moi par l’énorme moteur logé en partie dans la cabine était mon navigateur et la place ne manquait pas sur le plateau arrière pour embarquer les passagers de moindre importance (en occurrence des plus petits que nous) et marchandises diverses.

Éducation sexuelle / Monsieur Aubrac, le père de Cancougna, entreprit d’accoupler sa chienne avec un male qu’on lui avait prêté. Les deux animaux furent enfermés ensemble dans un cellier. Ma curiosité, les questions que je me risquais à poser révélant ma méconnaissance des choses sexuelles provoquèrent l’hilarité de Cancougna qui était décidément bien plus avancée que moi .
Le "théâtre" de marionnettes / Des petits voisins possédaient quelques marionnettes. J’eus l’idée d’organiser un spectacle dans notre garage. Je rassemblais laborieusement quelques cartons pour simuler une scène et un grand tissu qui devait jouer le rôle de rideau. La représentation battait son plein lorsque mon père découvrant la scène, d’abord attendri, entra dans une violente colère lorsqu’il réalisa que le "rideau" du théâtre était en fait une vieille couverture que j’avais prélevée au fond de la niche du chien !
(À suivre...)